wayne1Hier soir, Paris, théâtre du Châtelet. Alors que benêts blancs et benêts bleus s'excitent autour d'un ballon dans les quatre cafés qui marquent les coins de le place, quatre musiciens qui forment probablement le meilleur groupe de jazz du monde, sont sur une scène dont le fond tendu glisse imperturbablement en variations de bleu. "Kind of blue", dirait l'autre. Et l'on y pense, à Miles, en écoutant ce groupe qui invente et déjoue, se surprend et s'illumine, bouscule la musique et la fait jaillir dans l'instant avec une liberté folle. Concert merveilleux, dirigé par Danilo Perez, porté par John Patitucci, explosé par Brian Blade. Et Wayne Shorter, jeune homme aux manières énigmatiques (petits gestes incompréhensibles, sourire crypté... Mr. Wizard) qui, entre ténor et soprano, n'en finit pas de rappeler ce qu'il fut et ce qu'il est, d'intervenir toujours dans le mystère, de donner des couleurs fauves (hautbois, clarinette, violoncelle) à sa sonorité qui fait sonner le quartet comme une formation de chambre... Assis à deux sièges de moi, fasciné de bout en bout, Ran Blake (qui joue au festival du Châtelet après-demain) n'a pas pu retenir un "Stravinski !" en l'entendant. Soudain l'on s'est dit, en songeant combien chaque concert était un moment unique à l'écoute d'un Footprints joué en rappel, que la vraie place de Shorter aujourd'hui n'était sûrement pas chez Verve et qu'on le verrait bien chez ECM. Comme Keith Jarrett ou Charles Lloyd. Qui ont le loisir de publier coffrets, concerts et doubles albums au rythme qui leur sied, quitte à ce que ce soit à six mois d'intervalle. Voyez Jarrett : "Radiance" n'a pas un an qu'on annonce déjà un "Carnegie Hall Concert" pour le 25 septembre et qu'un DVD vient d'arriver sur le marché. On aimerait que Wayne Shorter ait la même liberté d'immortaliser son oeuvre à la mesure de son génie.