Sound of Jazz

On en parle, on en débat, on l'écoute : le jazz des années 2000. Le blog de Vincent Bessières, journaliste à Jazzman.

10 août 2006

Déconnecté

liberationAprès avoir copieusement assassiné tour à tour dans Libération, Keith Jarrett (le "goujat"), Kenny Garrett (saxophoniste "par hasard"), Herbie Hancock (héritier dispendieux de Miles), Dee Dee Bridgewater ("Annie Cordy du jazz"), Tierney Sutton ("grande bringue blondasse "), vanté les mérites de Chucho Valdès (qui n'est jamais, pourtant, qu'un sous-Oscar Peterson de La Havane) dans un grand moment d'amour pour les musiques "latines", et fait l'éloge (oh? c'est donc possible?) de Brad Mehldau, Serge Loupien fait encore des siennes aujourd'hui en faisant un portrait de Jamie Cullum en des termes on ne peut moins dithyrambiques : "Une musique tellement insolite, riche et variée qu'elle échappe à toute classification, mais annonce des lendemains réjouissants. (...) Lundi soir, les Marciacais auraient-ils aperçu le futur du jazz ?"

On ne sait si l'on doit rire ou pleurer devant si consternante affirmation. Que Loupien se fasse les ongles sur Jarrett, c'est somme toute de bonne guerre, l'auteur du "Köln Concert" prêtant tellement le flanc à la critique dans son narcissisme immense (c'est cependant aller un peu vite sur un concert, j'y étais, qui contenait son pesant de musique). Qu'il raille Hancock au nom de l'héritage de Miles, c'est déjà plus ridicule, comme si Miles avait été un modèle d'intégrité artistique toute sa vie durant (Hancock, pour le coup, a bien retenu la leçon). Qu'il affiche tant de mépris pour Kenny Garrett en méconnaissant totalement son apport sur le saxophone alto et son talent d'une manière générale, cela révèle davantage encore ce que l'on commençait de soupçonner et qu'il a superbement confirmé ce matin dans Libé : son ignorance absolue des mouvements du jazz contemporain depuis quinze ans. Car pour voir dans un patin braillard qui saute en baskets à pieds joints sur un Steinway l'avenir de la musique qu'a engendré tout un peuple et qui continue d'inspirer tant d'artistes, il faut soit se foutre de la gueule du monde, soit n'avoir rigoureusement rien entendu de ce qui se passe dans le jazz actuel. Il faut dire qu'on ne voit guère M. Loupien à des concerts de jazz ailleurs qu'à Marciac (ah si, peut-être à Antibes) et qu'à la lumière des disques qu'il chronique à longueur d'année, on est bien en peine de se figurer quelle est sa représentation du jazz. Floue, pour le moins.

On voit l'enjeu. A force de ressasser le souvenir des grandes heures auxquelles elle a assisté (Oh Miles, pourquoi m'as-tu abandonné) et de ne plus se bouger le popotin qu'à l'occasion des grands raouts estivaliers, certaine critique vieillissante a de plus en plus de mal à garder pied avec la continuité d'une musique qui n'a rien perdu de sa vivacité. Qu'on se rassure, il en a toujours été ainsi. Il suffit de se replonger dans quelque publication des années 70 pour constater que le phénomène n'est pas nouveau. A l'époque, le "futur du jazz" s'appelait Chuck Mangione, Norman Connors, Don Sebesky, John Klemmer... De parfaits inconnus ? Non, mais des fétus de paille. Encensés par la critique, médiatisés, soutenus par de gros labels. Qu'en reste-t-il trente ans plus tard ? Rien. Le jazz est allé ailleurs. Parce qu'il est le fait des musiciens et pas des pronostiqueurs. Au lieu de tirer à boulets rouges sur des stars en panne d'inspiration, Loupien ferait mieux de se demander pourquoi les festivals ne trouvent rien de mieux à proposer à leur public. S'interroger sur l'écart qui se creuse entre la communauté des musiciens et la caste de programmateurs. Pointer les embûches de plus en plus nombreuses engendrées par la conjoncture de l'économie culturelle (et particulièrement de la musique) qui empêchent tout un ensemble d'artistes d'accéder à la notoriété et aux "grandes" scènes. Mais pour cela, il faudrait les connaître, les côtoyer, les écouter, plutôt qu'attendre que l'été arrive pour aller chercher son bonheur dans le pré gersois et s'adonner au petit plaisir du casse-pipe depuis le premier rang.

Posté par sound of jazz à 00:04 - Humeur - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

de misja

hello vincent pas mal ton blog ;je suis arrivé sur le tien en allant sur celui de manu marchès ;
j 'espere que tout va bien pour toi et a bientot somewhere ;amities peace misja.f.michel

Posté par mfm, 16 septembre 2006 à 13:30

à propos de loupien

Bonjour Vincent Bessières
Moi-aussi , j'atterris sur votre blog par l'intermédiaire de Manu. C'est merveilleux de pouvoir communiquer ainsi à nos moments libres...Mon propos : si l'on s'en tape de ce qui se passe en coulisse de Keith Jarrett: sa musique me suffit, elle est trop belle... par contre les qualificatifs accolés à Dee Dee sont trop bien choisis...enfin quelqu'un qui le dit ! (avis personnel)
bon blog et bravo...
hervé

Posté par hervé CZAK, 17 septembre 2006 à 13:16

à propos des programmateurs

Je suis aussi navré du manque de connaissance des programmateurs et de l'absence de passion. On programme untel ou untel parce que çà a marché ailleurs , donc on le fait ...et puis il faut metter des "noms" ..pour faire du public et récuper la ligne de subs pour l'année suivante ... et puis on continue à faire vivre les grosses machines ....quelle belle image de la région et des politiques qui subventionnent...en donnant 100 fois plus d'argent qu'à des petits lieux qui permettent à 100 fois plus d'artistes de se faire entendre ( avis personnel aussi basé sur une expérience de programmateur de 11 ans à Jazz au Fil de l'eau Auvers sur oise et 4 ans à Jazz au Fil de l'oise)
so long

hervé

Posté par hervé CZAK, 17 septembre 2006 à 13:27

Loupien est un con comme son journal d'ailleurs - qui n'a plus rien à voir depuis longtemps avec les origines. J'ai dû acheté deux fois Libé ces treize dernières années; A la mort de Léo Ferré et au lendemain du 11 septembre, c'est suffisant - et July ( il est plus là, ouf ) a depuis longtemps trahi ses avancées soixante huitardes

Et j'adore la Dee Dee, caprice ou pas - parce que si l'on doit s'arrêter à ce genre de considérations, on écoute plus personne. Wagner était un salaud d'antisémite, il n'emp^^eche qu'il n'a tué personne et que ses opéras sont extraordinaires, indémodables et indépassables

Posté par chetbaker, 28 septembre 2006 à 13:32

mise à jouir

..Eh tiens j'y vais d'un soutien à Loupien!JAMIE CULLUM est GRAND! Et ce n'est pas un de ces jeunes fans(dont le nombre va aller vite croissant,les bienheureux)qui vous le crie,mais un vieux passionné de jazz d'56 balais qui pourrait aussi bien vous parler d'Fats Waller que d'Paul Bley,d'Nat King Cole que de Kurt Elling(d'ailleurs admirateur d'J.Cullum).J'ai- vraiment-écouté ses disques,suis allé prendre-énormément-de plaisir à trois(3)de ses "réjouissants"concerts ..et y'a pas à tortiller c'est exactement ce que j'attendais depuis ..20 ans!D'ailleurs mème le trottignonesque mehldautien Michel Contat d'télérama(n°2964)a succombé!C'est dire... .

Posté par papyblue, 22 novembre 2006 à 22:57

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