13 mars 2007
Roy Haynes ou la jeunesse éternelle

Hier soir, New Morning : le quartet de Roy Haynes. Salle remplie mais pas à ras-bord. Public de tous les âges, public sans âge. Pourquoi Roy Haynes joue-t-il au New Morning et non à la Cité de la musique, à la salle Pleyel, au Châtelet ou à Banlieues bleues ? Cela fait partie de ces questions qui laissent pensifs. Roy Haynes, « le dernier en activité d’une grande lignée comme Kenny Clarke, Max Roach ou Art Blakey » souligne Libération qui aurait pu rajouter le nom d’Elvin Jones aux côtés de ces vulcains désormais éteints, Roy Haynes est un monument historique. A minuit, il aura 82 ans, il l’annonce à son entrée sur scène. Mais dès qu’il est assis derrière la batterie, plus personne ne croit à son âge. Lui-même non plus, d’ailleurs : « Merde ! Quand j’avais dix-huit ans, j’aurais jamais pensé que j’arriverais jusqu’à mes 80 ans. » Il le dit, mi-amusé, mi-perplexe, comme s’il y avait quelque chose qui clochait. A ceux qui contestent l’anniversaire qu’il annonce, il répondra qu’il n’est pas né en 1926 comme le disent les dictionnaires mais un an plus tôt : « A l’époque, on se rajeunissait. « On », c’était Miles, Max… » Coup de vieux. Le nom de Roy Haynes a traversé l’histoire mais il ne joue pas les vétérans. Les musiciens qui l’accompagnent pourraient être ses petits-enfants : un Noir, un latino, un asiatique. On n’est plus à l’heure de l’hégémonie des « young lions ». Roy Haynes les appelle sa « Foutain of Youth », sa fontaine de jouvence, mais dans l’affaire, c’est lui qui est le plus jeune, le plus exalté, le plus joyeux. Sa caisse claire crépite sur des arrangements très actuels de Monk ou de Bird. La modernité de son jeu ne souffre aucune faiblesse, aucune retenue. Ce groupe-là (avec l’ancien contrebassiste, John Sullivan) a sorti un second disque aux Etats-Unis voici plusieurs mois déjà. Sur un label français, Dreyfus, qui ne l’a toujours pas commercialisé en Europe. Bizarre, pour le moins. Vers la fin du concert, Roy Hargrove (qui jouait samedi avec son RH Factor à Banlieues bleues, lui…) est venu faire le bœuf. Lui qui a tenu, dès ses débuts, à côtoyer les anciens, ne manque pas une occasion de rendre hommage à ceux qui ont écrit l’histoire du jazz. On saurait gré à plus d’un de s’en inspirer.
23 février 2007
On peut toujours rêver
Glané cette phrase au hasard des recherches sur Internet :
Chaque personne devrait acheter un CD de jazz par semaine. Si chaque personne achetait un CD de jazz toutes les semaines, ce monde se porterait mieux.
C'est la conclusion (humoristique) d'une interview du contrebassiste Bob Hurst, mais c'est aussi une utopie à laquelle on peut souscrire à l'heure où certaines majors (EMI) reconnaissent que vendre des disques n'est plus dans l'ordre de leurs priorités !
15 janvier 2007
A vous les mains sales
Boris Vian tenait autrefois dans Jazz Hot une revue de presse qui ne manquait pas de piquant dans laquelle il pointait, entre autres défauts de son temps, les inepties et les erreurs grossières des journalistes qui se hasardaient à parler de jazz. Il aurait encore fort à faire s'il était toujours de notre monde. Jacques Denis a quelque peu pris dans la relève dans Jazzman tous les mois dans sa rubrique "Lu, vu, entendu" mais il l'assure avec une distance et une ironie quasi silencieuse qui n'ont, probablement, pas tout à fait le même mordant. Je ne sais pas si, vous qui me faites l'honneur de me lire et de laisser, de temps à autre, un petit message qui témoigne que vous n'êtes pas insensible à l'existence de ce blog (je suis désolé que le temps me manque pour vous répondre), je ne sais pas, disais-je, si comme moi, vous vous méfiez de cette presse gratuite que l'on essaie systématiquement de vous fourguer entre les mains à l'entrée ou dans les couloirs du métro sous couvert de vous "informer". En tout cas, à chaque fois que j'ai l'occasion de feuilleter ces "gratuits" qui ressemblent plus à un JT de TF1 sur papier qu'aux quotidiens que j'achète, j'ai irrésistiblement envie de me laver les mains.
Je ne peux pas m'empêcher de constater que le niveau d'information concernant le jazz, quand on en parle, est souvent plus qu'approximatif, et la preuve m'en a encore été fournie cette semaine par A nous Paris dans un article censé présenter le concert organisé par le label BMC au New Morning ce jeudi. Le voici reproduit ci-après :
C'est une grande première à laquelle le New Morning nous invite [en l'occurrence, le New n'y est pour rien, c'est le label qui a monté cette soirée pour se faire connaître] jeudi 18 janvier : le label BMC (Budapest Music Center) présente ses deux grandes révélations [attention, ce n'est pas de la magie]. On connaît assez peu de compositeurs hongrois [faute avouée, faut à demi pardonnée... mais Liszt, Kurtag, non ?]. Le plus célèbre reste certainement Bela Bartok (1881-1945), dont le nom est associé à la musique contemporaine [il est mort quand, déjà, Bartok ?]. Depuis des années, le conservatoire Bela Bartok, à Budapest, accueille donc [notez le lien logique] des élèves qui apprennent tous les styles modernes, y compris le jazz. C'est le cas du chanteur et clarinettiste [oui, enfin, de la clarinette, il n'en joue quand même pas bien souvent], né en 1964 à Budapest, et acteur du long chemin qui a permis au jazz hongrois de se distinguer. Ces artistes ouvrent ici une nouvelle voie, moins axée sur le swing que sur des compositions savantes, à mi-chemin de la musique de chambre, du baroque [baroque ? Monteverdi, Pergolese, Corelli, Charpentier, vraiment ?] et du jazz.
La voix de Winand enrobe le disque "Opera Budapest", dont le compositeur est un autre Gabor, Gado, né en 1957 à Pecs, formé très tôt à la guitare classique, lui aussi diplomé du conservatoire Bela Bartok. Les Français le connaissent mieux que Winand car il est souvent apparu sur les scènes des festivals hexagonaux comme Souillac ou Crest, et, surtout, il est l'auteur de deux albums remarqués, "Modern Dances For The Advanced in Age" et "The Second Coming", passant d'un jazz folklorique à des ambiances atmosphériques, sonores [pratique journalistique : quand on sait pas trop, on reste dans le flou].
Ces trois oeuvres débordent de passion littéraire. Il n'est pas rare que les deux Gabor dédient leur pièces à des écrivains comme la poétesse Sylvia Plath, suicidée très jeune [elle l'a pas fait toute seule ?], ou le poète Ossip Mandelstam. Des références qui rendent la musique de ces jazzmen de l'Est aussi inventive qu'intelligente [il suffit d'avoir des lettres pour faire de la musique intelligente ? et Miles qui ne lisait jamais !]
Allez, comme dirait mon ami Xavier F., Keep Swingin' !
19 décembre 2006
Toi et la nuit et la musique
La soirée organisée en fin d'année à l'Opéra-Comique par la radio TSF sous l'intitulé de You and the Night and the Music (titre d'un standard d'Arthur Schwartz et Howard Dietz) a quelque chose de fondamentalement réjouissant pour l'observateur de la scène du jazz actuel. A chaque édition, comme celle qui se tenait hier soir, la salle fait le plein et le public qui se croise et se bouscule dans les nombreux escaliers, étages et couloirs de ce splendide théâtre parisien, fournit la preuve en chair et en os qu'il n'y a pas d'âge pour écouter du jazz et que cette musique, probablement plus qu'aucune autre (hormis Johnny, peut-être, à considérer que ce soit de la musique) parvient à réunir un public composé de gens vraiment différents. A l'entracte, chacun commente, compare, disserte avec ses mots à lui de ce qu'il a entendu. C'est à la fois touchant, maladroit, sincère et bon enfant. Peu importe, dès lors, que l'affiche de ce concert ne soit qu'un reflet partiel (et partial) des musiciens qui ont marqué l'année. Elle est composée à l'image d'une antenne qui s'est positionnée selon une certaine idée du jazz et la défend quotidiennement. Rassembler plus d'un millier de personnes pour leur faire entendre une douze de groupes français dont les disques sont, pour la quasi-totalité, publiés par des labels indépendants, relève d'une véritable conviction qui, à cette échelle, n'a pas d'équivalent. Si les responsables de chaînes de télé venaient y assister, ils auraient la preuve sous les yeux qu'on peut proposer une soirée de jazz populaire et accessible avec des artistes d'aujourd'hui sans sacrifier l'esprit de divertissement et le spectaculaire auxquels ils tiennent tant (et sans avoir besoin de mettre Patrick Sébastien au milieu). Encore faudrait-il qu'il ait la curiosité de franchir les portes du théâtre... ça n'est pas difficile.
02 décembre 2006
Ascenseur pour l'échafaud
La chronique qu’a signée Michel Contat dans Télérama la semaine dernière à propos de l’album de Médéric Collignon a provoqué une vague d’indignation dans le monde du jazz comme rarement il s’en produit. Rappelons les faits : Médéric publie sur le label Minium une sorte de remake de « Porgy and Bess » decalqué de la version de Miles Davis et Gil Evans, transposant les arrangements pour grand orchestre à l’échelle de son quintette en ayant recours abondant au synthétiseur et aux techniques d’enregistrement multiple. Son groupe s’appelle Jus de bocse, sorte de compression verbale de juke-box et jus de boxe : les sons qu’on a dans la tête et la sueur du boxeur, les 45 tours d’antan et le poing dans la gueule, les vinyles qu’on chérit et l'image du sang qui gicle sous les applaudissements. Miles aimait la boxe, il en aimait le rythme, le sautillement, la gestuelle aux accélérations précises et fugaces, l’impact du coup qui fait mouche, la théâtralité des combats aussi, on imagine. Je ne sais pas si Médéric aime la boxe, je sais qu’il aime Miles Davis (mais pas que) à la folie. Son idée de refaire un disque comme on refait un film est une idée dans l’air du temps : comme au cinéma (art qui a peu ou prou le même âge), le jazz aime relire ses classiques. Médéric, dans sa déraison amoureuse pour la musique de Miles, repart de Miles, édifie pièce par pièce le chef-d’œuvre, introduit (un peu) de sa démesure, chante, souffle, gémit, transpire, à recomposer la plénitude des arrangements de Gil Evans et pose sur cet échafaudage, des solos qui convoquent le spectre de Miles. La vie de Médéric (écoutez-le parler, lisez ce remarquable texte que lui a consacré l'écrivain François Bon) est une angoisse de la mort transmuée en musique.
Il y a mille raisons de ne pas aimer ce disque et de ne pas aimer Médéric Collignon. L’un comme l’autre dérangent parce qu’ils ne sont pas ce qu’on s’attendrait qu’ils soient. Ce disque est sage quand on le croirait déluré ; ce musicien n’est pas l’agité du bocal qu’il laisse croire (Claude Barthélemy aime à dire que, dans son second ONJ, c’était l’un des musiciens qu’il n’arrivait pas à pousser à bout – alors qu’on a l’impression qu’une étincelle suffirait à le dynamiter). Il sait soigneusement ce qu’il fait, sous les apparences d’un histrion hyperactif. « Médo », comme on l’appelle, provoque les mêmes incompréhensions, les mêmes fantasmes, les mêmes railleries, chez ceux qui l’écoutent que Rimbaud, enfant comme lui de Charleville-Mézières. On ne le croit pas capable d’être ce qu’il est. On réduit ses ambitions à de l’arrogance.
Revenons à Contat. Ce qui choque unanimement musiciens, journalistes et programmateurs dans son texte (y compris des personnes qui n’ont aucun attachement affectif pour Médéric), ne tient pas aux réserves formulées sur l’album (son idée directrice, son parti pris, sa relative conformation à l’original qui peut surprendre de la part d’un musicien qui s’est fait remarquer comme l’enfant turbulent de nombreux orchestres) mais bien à la démolition en règle de ses compétences d’instrumentiste et d’interprète. Avec une froideur qui relève du sadisme, une minutie trop exercée pour relever d’un coup de colère : il n’a pas de lèvres, il n’a pas la carrure, il n’a pas la technique (je résume). C’est tellement mauvais que je le crucifie (je symbolise). Et ceux qui le distinguent sont des incompétents (l’académie Charles-Cros égratignée au passage). Le crime est prémédité, il tient du châtiment. Pour quelles raisons dézinguer en plein vol un musicien au moment où il a une chance de se faire connaître ? A-t-on besoin de ça ? D’autant plus quand ce même musicien a été plébiscité par d’autres de l’importance d’Andy Emler, Louis Sclavis, Denis Badault, Claude Barthélemy, et j’en passe. Seraient-ils sourds ?
Michel Contat, lui, pèse lourd. Télérama et ses centaines de milliers de lecteurs en font le critique le plus puissant, dont les avis conditionnent à la fois une partie du marché du disque mais aussi l’opinion des responsables de programmation pour qui l’hebdomadaire fait office de bible. Ce qui en fait un personnage courtisé et honni. Michel Contat ne l’ignore pas. Lorsqu’il cloue au pilori Médéric Collignon, il sait ce qu’il fait. Michel Contat est un homme posé, à la parole mesurée, aux manières délicates. Ni un pamphlétaire, ni un méchant. Cela ne fait que renforcer l’injustice de sa chronique et l’impression qu’elle est sous-tendue par un règlement de comptes qui ne veut pas se dire. Ce n’est pas à son honneur, comme ce n’est pas à l’honneur de Télérama d’avoir laissé paraître cette chronique haineuse qui ne sert personne. Si ce n’est à faire parler de soi.
11 novembre 2006
One for Higgins
J'ai failli ne pas voir le message au milieu du flot de spams qui se déversent tous les matins dans ma boîte aux lettres (j'ai vraiment du mal à me figurer comment on peut s'imaginer que ce primitivisme commercial puisse être profitable). L'expéditeur n'avait pas précisé d'objet dans son message et si son adresse n'avait pas contenu le mot "jazz" en son for intérieur, je l'aurai éliminé aussi sec. Ce courriel, c'était une lettre de remerciements pour avoir acheté... un disque.
Il y a quelque temps déjà, j'ai en effet passé commande sur CDBaby, site qui permet aux petits indépendants et aux artistes de vendre leur production en ligne, d'une série d'albums qu'il est, autrement, devenu impossible de se procurer (oui, les "critiques" achètent aussi des disques). Outre le dernier opus de Bill Stewart (en trio avec Kevin Hays et Larry Goldings - eh ouais), outre celui du contrebassiste Eric Revis (Branford Marsalis Quartet), et quelques autres autoproductions du même acabit, j'avais ajouté en dernière minute, surgi des interrogations du catalogue en ligne, un album collectif, "Best of the Summer Nights at Moca" enregistré à Los Angeles sous parrainage du regretté Billy Higgins : une série d'enregistrements en public dans la ville où il avait vécu jusqu'à sa disparition. Les noms de Barry Harris, Harold Land, Charles Lloyd avaient évidemment résonné à mon oreille. On ne dira jamais assez de bien de ce batteur qui incarnait la grâce et la finesse, éclipsé par des confrères plus flamboyants de son vivant, mais qui joua un rôle déterminant dans le jazz des années 1960 (le son de Blue Note, c'est en partie lui).
Dennis Sullivan, qui m'envoie ce message comme il a dû le faire auprès d'autres acheteurs (je ne suis pas dupe), était un proche de Billy Higgins et le producteur de ce CD. Il en profite pour m'en conseiller d'autres, auxquels je prêterai sans doute une oreille. Même si elle n'est pas sans arrière-pensée, je ne peux m'empêcher de percevoir derrière son geste comme une poignée de mains amicale. Un peu comme ces chefs qui vous remercient d'être venus apprécier leur cuisine. Ou ces galeristes qui parlent avec passion des oeuvres qu'ils exposent simplement parce qu'ils ont à coeur de les défendre (je pense à Christian Bramsen, de l'Atelier Clot, qui aime tant parler d'Alechinsky). Cette relation, dont l'industrie du disque a fait fi depuis longtemps, mais qui subsite dans le jazz grâce à quelques producteurs qui veulent encore y croire comme une forme de respect entre celui qui permet à l'oeuvre d'exister et celui qui la fait exister : l'auditeur.
29 septembre 2006
La Fontaine, c'est fini
La Fontaine, c'est fini. On a coupé le robinet. La nouvelle laisse abasourdi. La Fontaine, c'est ce petit troquet entre le canal Saint-Martin et la place du Colonel-Fabien, situé à l'angle de la Grange-aux-Belles et de la (si joliement nommée) rue Juliette-Dodu. La Fontaine, c'était là que le "laboratoire de la création" avait pris ses quartiers pour organiser des concerts de jazz avec des musiciens, reconnus ou émergents, à qui était donnée la possibité de jouer plusieurs soirs et de tenter ce que, sinon, ils n'ont que leur local de répétition pour faire : essayer des pièces nouvelles, des associations de personnes, mettre au point un répertoire, provoquer des rencontres. En public. La Fontaine, c'était aussi un lieu alternatif, sans prix d'entrée, où l'on donnait à la fin de chaque set, ce qu'on voulait, ce qu'on pouvait, dans un chapeau qui circulait dans l'assistance. Le procédé était contesté, la méthode décriée par certains, mais elle avait le mérite d'offrir la possibilité au passant, à l'étudiant, au chômeur, au curieux, d'entrer sans payer et d'écouter du jazz (du vrai, du grand, du beau, du vivant) librement, ce que des tarifs prohibitifs ailleurs auraient rendu impossible. On y voyait alors que le jazz est une musique de jeunes. On comprenait mieux comment le jazz avait pu autrefois être une musique de quartier. La Fontaine s'arrête et c'est une communauté de musiciens qui se retrouve orpheline d'un lieu qui la fédérait, et qui avait permis à un nombre impressionnant de jeunes artistes d'émerger, en particulier ces "filles", jazzwomen extraordinaires qui se sont imposées comme des musiciennes à part entière. En mai dernier, Jazzman leur avait consacré un dossier : Sophie Alour, Géraldine Laurent, Amy Gamlen, Julie Saury, Anne Pacéo, Alexandra Grimal et j'en oublie, c'est à La Fontaine qu'elles ont pu se faire connaître, déclencher la curiosité médiatique et, par conséquent, parvenir à intégrer les clubs traditionnels. La Fontaine s'arrête et c'est une connerie. Une voisine se plaint, on envoie la police et, évidemment, la Préfecture impose des travaux de mise au normes qui contraignent à faire cesser la musique. On tue un lieu authentiquement populaire d'échange et de créativité quand ailleurs on claque de l'argent public à de l'événement musical de pacotille, à de l'éphémère improductif. Ironie du sort : dans sa politique de reconquête de l'espace au profit des habitants, la Ville de Paris a dernièrement réaménagé la place qui fait face à La Fontaine, élargi les trottoirs et piétonnisé une partie de la voie. Mais à quoi sert de remanier l'espace public si dans le même temps on éteint les lieux qui font vivre la culture et se retrouver les gens ? Il y a quelques années déjà, et pas bien loin géographiquement, l'Atmosphère, qui avait vu prospérer des groupes comme Thôt de Stéphane Payen et la nébuleuse du Hask, avait dû cesser d'organiser des concerts pour les mêmes raisons. Paris, coquille creuse ? Paris, sans lieu de vie ? Ciao, La Fontaine, et merci pour toute la musique que vous nous avez permis d'entendre. Vous êtes déjà dans l'histoire de notre musique.
A lire le texte de Julien Caumer, sur le site du Laboratoire de la création.
17 septembre 2006
Il bouge encore
Charlie Haden LMO avec Miguel Zenon, Chris Cheek & Tony Malaby à Jazz à La Villette ;
Jacques Schwarz-Bart "Soné ka-la" au Trabendo/Play on the One ;
Christophe Dal Sasso Sextet featuring David El-Malek pour un tribute to Brownie au Sunset ;

Yvinek "Hip Hop Deconstruction" au Point Ephémère (featuring Benoit Delbecq, Dgiz, Michel Benita, Steve Arguelles, Sylvain Rifflet) ;
Laurent "Barloyd" Courthaliac Plays the Blue Note Years of Thelonious Monk featuring François Théberge au Duc des Lombards ;
Archimusic/Sade Songs (Jean-Rémy Guédon) + Andy Emler MegaOctet + Vintage Orchestra @ Grands Formats ;
Alexandra Grimal avec Nelson Veras, Rémi Vignolo & Dré Pallemaerts à La Fontaine...
Paris, septembre 2006... Qui a dit que le jazz est mort ?
10 août 2006
Déconnecté
Après avoir copieusement assassiné tour à tour dans Libération, Keith Jarrett (le "goujat"), Kenny Garrett (saxophoniste "par hasard"), Herbie Hancock (héritier dispendieux de Miles), Dee Dee Bridgewater ("Annie Cordy du jazz"), Tierney Sutton ("grande bringue blondasse "), vanté les mérites de Chucho Valdès (qui n'est jamais, pourtant, qu'un sous-Oscar Peterson de La Havane) dans un grand moment d'amour pour les musiques "latines", et fait l'éloge (oh? c'est donc possible?) de Brad Mehldau, Serge Loupien fait encore des siennes aujourd'hui en faisant un portrait de Jamie Cullum en des termes on ne peut moins dithyrambiques : "Une musique tellement insolite, riche et variée qu'elle échappe à toute classification, mais annonce des lendemains réjouissants. (...) Lundi soir, les Marciacais auraient-ils aperçu le futur du jazz ?"
On ne sait si l'on doit rire ou pleurer devant si consternante affirmation. Que Loupien se fasse les ongles sur Jarrett, c'est somme toute de bonne guerre, l'auteur du "Köln Concert" prêtant tellement le flanc à la critique dans son narcissisme immense (c'est cependant aller un peu vite sur un concert, j'y étais, qui contenait son pesant de musique). Qu'il raille Hancock au nom de l'héritage de Miles, c'est déjà plus ridicule, comme si Miles avait été un modèle d'intégrité artistique toute sa vie durant (Hancock, pour le coup, a bien retenu la leçon). Qu'il affiche tant de mépris pour Kenny Garrett en méconnaissant totalement son apport sur le saxophone alto et son talent d'une manière générale, cela révèle davantage encore ce que l'on commençait de soupçonner et qu'il a superbement confirmé ce matin dans Libé : son ignorance absolue des mouvements du jazz contemporain depuis quinze ans. Car pour voir dans un patin braillard qui saute en baskets à pieds joints sur un Steinway l'avenir de la musique qu'a engendré tout un peuple et qui continue d'inspirer tant d'artistes, il faut soit se foutre de la gueule du monde, soit n'avoir rigoureusement rien entendu de ce qui se passe dans le jazz actuel. Il faut dire qu'on ne voit guère M. Loupien à des concerts de jazz ailleurs qu'à Marciac (ah si, peut-être à Antibes) et qu'à la lumière des disques qu'il chronique à longueur d'année, on est bien en peine de se figurer quelle est sa représentation du jazz. Floue, pour le moins.
On voit l'enjeu. A force de ressasser le souvenir des grandes heures auxquelles elle a assisté (Oh Miles, pourquoi m'as-tu abandonné) et de ne plus se bouger le popotin qu'à l'occasion des grands raouts estivaliers, certaine critique vieillissante a de plus en plus de mal à garder pied avec la continuité d'une musique qui n'a rien perdu de sa vivacité. Qu'on se rassure, il en a toujours été ainsi. Il suffit de se replonger dans quelque publication des années 70 pour constater que le phénomène n'est pas nouveau. A l'époque, le "futur du jazz" s'appelait Chuck Mangione, Norman Connors, Don Sebesky, John Klemmer... De parfaits inconnus ? Non, mais des fétus de paille. Encensés par la critique, médiatisés, soutenus par de gros labels. Qu'en reste-t-il trente ans plus tard ? Rien. Le jazz est allé ailleurs. Parce qu'il est le fait des musiciens et pas des pronostiqueurs. Au lieu de tirer à boulets rouges sur des stars en panne d'inspiration, Loupien ferait mieux de se demander pourquoi les festivals ne trouvent rien de mieux à proposer à leur public. S'interroger sur l'écart qui se creuse entre la communauté des musiciens et la caste de programmateurs. Pointer les embûches de plus en plus nombreuses engendrées par la conjoncture de l'économie culturelle (et particulièrement de la musique) qui empêchent tout un ensemble d'artistes d'accéder à la notoriété et aux "grandes" scènes. Mais pour cela, il faudrait les connaître, les côtoyer, les écouter, plutôt qu'attendre que l'été arrive pour aller chercher son bonheur dans le pré gersois et s'adonner au petit plaisir du casse-pipe depuis le premier rang.
12 juillet 2006
Festivals : panne sèche ?
On n'y croit plus. Où aller cet été en festival ? Dans quelle ville, dans quel patelin, quand on aime le jazz, a-t-on envie d'aller passer une semaine à écouter, jour et nuit, de la musique ? Franchement, on ne voit pas. Un concert ici, un autre là-bas, mais toute une semaine, non, on ne s'y voit pas car on ne reconnaît pas la vitalité du jazz dans les affiches hétéroclites de l'été. Un constat s'impose : le jazz tel qu'il se vit à Fat Cat, à Barbès (Brooklyn), à La Fontaine (Paris 10e), au Sunside, à la Jazz Gallery (NYC)... Ce jazz de création - oui ! - n'a droit de cité nulle part en France. 250 festivals et des affiches qui se ressemblent toutes. Pas de place pour les jeunes musiciens ("jeune", c'est relatif : à 35 ans, certains créateurs du jazz étaient morts et enterrés ; heureusement que leur espérance de vie s'allonge). Petit tour d'horizon : ni Laurent Coq, ni David El-Malek, ni Christophe Dal Sasso, ni Sophie Alour, ni Thomas Savy, ni tant d'autres musiciens connus et reconnus n'ont de concerts cet été. Frilosité des programmateurs pour les musiciens français ou, plus sûrement, ignorance de leur part ? Car qui programme les musiciens new-yorkais qui comptent aujourd'hui ? Où jouent des Jason Moran, Ben Allison, Marcus Strickland, Miguel Zenon, Bill Stewart, Jeremy Pelt, Jason Lindner, Seamus Blake, Maria Schneider, Tony Malaby, Ari Hoenig, Kurt Rosenwinkel, Ralph Alessi et tant d'autres (et encore on ne cite pas les plus obscurs) ? Nulle part dans l'Hexagone à de (très) rares exceptions près. Quel festival d'été se présente aujourd'hui dans notre beau pays comme un lieu de rencontres, d'échange, de création, de patrimoine, en matière de jazz ? Où les artistes en devenir croisent-ils les derniers géants ? On m'objectera qu'il existe des Banlieues bleues ou des Sons d'hiver. Il est vrai (et c'est tant mieux) mais non seulement ces festivals n'ont pas lieu pendant l'été mais encore ils s'inscrivent dans une esthétique très orientée post-free/musique improvisée qui n'est que l'un des courants du jazz actuel, avec une dimension esthético-politique très affirmée (ils ont le mérite de l'engagement).
Ailleurs, entre les affiches mirifiques alignant les stars payées à prix d'or (le Châtelet) et les grandes programmations fourre-tout (populistes sur els bords) gangrénées par la salsa, la funk, le blues, la musique brésilienne et les pseudo mélanges électro-jazz (Vienne, Fort Médoc, Parc floral...), on n'est guère motivé à prendre un ticket pour les festivals. Pitoyable paysage où la musique est réduite à un attrape-touriste maximisé, sans autre ambition que de nourrir les tiroirs-caisse des marchands de bière locaux et de remplir les chambres d'hôte. Il était un temps où les patrons de festivals avaient d'autres ambitions que de drainer le plus de monde possible : il voulait aussi partager des coups de coeur, faire connaître des artistes dans lesquels ils croyaient, réaliser des rêves de gosse... défendre une certaine idée de la musique et du jazz en particulier. On n'en voit plus beaucoup, la course au gigantisme et aux garanties sur investissement semblant avoir tué l'imagination. Bizarrement, les supporteurs des musiques improvisées ont toujours semblés plus déterminés à défendre des programmations intègres, quitte à s'arroger le mot de jazz et le monopole de la créativité. Les économies ne sont pas les mêmes, sans doute, mais peut-être aussi ont-ils la musique plus chevillée au corps dans un réseau où l'underground apparaît comme un gage de qualité. Dommage qu'il n'y ait personne qui sache défendre, avec la même opiniâtreté, une programmation de jazz attractive et imaginative.
